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La liberté extérieure: Travail et liberté

lunedì 12 maggio 2014


1. La libération par le salaire
En un premier sens, le travail est une contrainte temporaire qui permet d’acquérir une liberté très concrète et très rapidement : la liberté de consommer et de prendre des vacances grâce à l’argent gagné. C’est pour cette liberté que nous travaillons le plus souvent, surtout quand nous pensons à court terme.
Mais cette libération n’est généralement que temporaire : une fois l’argent dépensé, il faut se remettre au travail. Ce n’est donc pas là une véritable libération du travail. Celui qui est en vacances n’est jamais qu’un travailleur en sursis, et le travail l’attend tôt ou tard.

2. La libération par l’apprentissage (Hegel)

A un niveau plus fondamental, c’est par l’apprentissage que le travail nous libère. En travaillant, on apprend un métier, on acquiert un savoir-faire. Cette maîtrise sur les choses se traduit par une autorité sur les hommes : celui qui a de l’expérience et un savoir-faire peut l’apprendre aux autres. Ainsi l’expérience permet de monter en grade, de grimper dans la hiérarchie socio-économique. Hegel a exprimé cette idée par la dialectique du maître et de l’esclave :

(1) Le conflit originaire
Lutte entre deux individus pour le pouvoir ; au terme du conflit, l’un des deux abandonne et se soumet : il sera l’esclave, le serviteur. Il se soumet, c’est-à-dire qu’il préfère la vie à la liberté. Il nie donc sa propre liberté. Il se dissout dans la conscience du maître, il devient l’instrument de la liberté du maître.

(2) La relation de servitude
(a) Le maître jouit, comme l’animal. Il n’est plus en rapport à la nature, donc sa conscience ne se développe plus. Il a besoin de l’esclave, donc il le reconnaît comme un moyen, le moyen de sa survie.
(b) L’esclave prend conscience de lui-même dans la peur de la mort et travaille, donc développe sa conscience en humanisant la nature (« la transformation du monde est transformation de soi »). Il rend objective1 son talent en l’incarnant dans un objet. Il prend conscience de soi, et du fait qu’il est le maître de la nature. Il découvre également qu’il est maître de soi, contrairement au maître (qui reste dominé par ses désirs et ses passions). Il se libère donc. Il est reconnu (comme moyen) par le maître.
La situation est donc asymétrique : le maître reconnaît l’esclave (comme moyen) mais l’esclave ne reconnaît pas le maître.

(3) L’émancipation de l’esclave
L’esclave prend conscience que c’est par accident qu’il est esclave, que le maître n’a rien de supérieur à lui, qu’au contraire il dépend de lui. Il va donc se révolter et exiger que le maître le reconnaisse comme son égal.

Ce schéma, pour Hegel, vaut non seulement au cours de l’histoire individuelle mais aussi au cours de l’histoire de l’humanité. C’est ainsi que les classes laborieuses finissent par se révolter contre leurs maîtres et par prendre le pouvoir, comme semble l’illustrer la révolution française de 1789, au cours de laquelle les bourgeois renversent l’aristocratie et prennent le pouvoir.

3. La libération par la technique (Marx)

Mais la libération par l’apprentissage elle-même reste une libération superficielle et relative, au sens où elle ne concerne que l’individu et suppose qu’il doit toujours y avoir un esclave (ou un apprenti) qui travaille pour que la société fonctionne.
On peut penser une libération encore plus essentielle à partir de l’idée que la technique, en remplaçant les travailleurs par des machines, peut libérer définitivement l’humanité de la pénible contrainte du travail. Le travail serait donc le moyen de mettre fin au travail en construisant des machines qui travaillent à notre place. Et il faut reconnaître que les faits semblent confirmer une telle idée : grâce aux progrès techniques, la productivité n’a cessé d’augmenter, de façon parfois spectaculaire, depuis maintenant plusieurs siècles. Ainsi, l’homme moderne est déjà considérablement libéré du travail, au sens où la technique lui permet de parvenir aux mêmes résultats en un temps considérablement réduit.
Selon Karl Marx, ce progrès technique permettra finalement à l’humanité de se libérer complètement du travail. C’est-à-dire qu’il restera du travail à accomplir, mais en quantité si réduite qu’il ne sera plus vécu comme une contrainte. Les individus pourront participer à plusieurs travaux – menuisier le matin, peintre à midi et poète le soir – et ils travailleront par plaisir, chacun selon ses moyens. L’abondance règnera, et par conséquent la délinquance, la propriété privée et l’Etat disparaîtront d’eux-mêmes. Ce sera l’avènement d’une société communiste.
On peut songer qu’une telle conception de l’avenir de l’humanité est complètement utopique, mais force est de reconnaître que le progrès technique est une tendance historique qui ne s’est pour l’instant jamais démentie, et qu’elle a déjà permis une libération considérable à l’égard du travail (cf. les statistiques montrant l’évolution du temps de travail annuel moyen).
On peut tout de même tempérer l’enthousiasme de Marx par plusieurs remarques : d’abord, l’homme n’est jamais satisfait et se crée toujours de nouveaux besoins. Ainsi, grâce à la mécanisation de l’agriculture au cours des Trente glorieuses, le pouvoir d’achat a augmenté, ce qui a permis d’acheter de nouveaux produits, et ce qui a créé de nouveaux emplois, notamment dans le tertiaire2. Ainsi, les gains de productivité n’ont pas libéré l’homme du travail, car il s’est empressé de se trouver de nouveaux besoins, donc de consommer plus et de continuer à travailler. Toutefois, on peut se demander si la capacité de l’homme à s’inventer des besoins de plus en plus futiles est illimitée : peut-être qu’à un certain stade la plupart des hommes préfèreront cesser de travailler pour jouir de leur temps libre.
De plus, le progrès technique ne permettra peut-être pas de réduire suffisamment la quantité de travail nécessaire pour parvenir au communisme, à cause de contraintes naturelles ou liées à la nature du travail en question (ce qui est surtout vraisemblable dans le cas d’une économie de services).
Enfin, on peut penser que l’abondance ne suffirait pas à mettre fin à la délinquance et à l’Etat. A partir d’une vision pessimiste de l’être humain, on peut imaginer que les hommes trouveront toujours de nouvelles raisons, même non économiques, de se haïr et de se combattre. Mais il faut reconnaître que ces questions n’ont rien d’évident, et il ne faudrait pas rejeter trop vite l’hypothèse marxiste sous prétexte qu’elle semble un peu trop idyllique…

4. Problème : quand il est enfin libre, l’homme est devenu esclave (Arendt)

Hannah Arendt apporte une autre critique à l’idée d’une libération du travail grâce à la technique. Elle reconnaît que la technique a bel et bien libéré l’homme du travail, dans une certaine mesure, et ce dès le XXe siècle. Mais elle remarque également que l’homme enfin libéré du travail a subi la contrainte du travail pendant tant d’années qu’il a fini par acquérir une mentalité d’esclave et n’est même plus capable de profiter de sa liberté pour s’épanouir. Il s’empresse au contraire de combler ses moments de loisir par de nouvelles formes d’aliénation.

C’est l’avènement de l’automatisation qui, en quelques décennies, probablement videra les usines et libérera l’humanité de son fardeau le plus ancien et le plus naturel, le fardeau du travail, l’asservissement à la nécessité. Là, encore, c’est un aspect fondamental de la condition humaine qui est en jeu, mais la révolte, le désir d’être délivré des peines du labeur ne sont pas modernes, ils sont aussi vieux que l’histoire. Le fait même d’être affranchi du travail n’est pas nouveau non plus ; il comptait jadis parmi les privilèges les plus solidement établis de la minorité. A cet égard, il semblerait que l’on s’est simplement servi du progrès scientifique et technique pour accomplir ce dont toutes les époques avaient rêvé sans jamais pouvoir y parvenir.
Cela n’est vrai, toutefois, qu’en apparence. L’époque moderne s’accompagne de la glorification théorique du travail et elle arrive en fait à transformer la société tout entière en une société de travailleurs. Le souhait se réalise donc, comme dans les contes de fées, au moment où il ne peut que mystifier. C’est une société de travailleurs que l’on va délivrer des chaînes du travail, et cette société ne sait plus rien des activités plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté. Dans cette société qui est égalitaire, car c’est ainsi que le travail fait vivre ensemble les hommes, il ne reste plus de classe, plus d’aristocratie politique ou spirituelle, qui puisse provoquer une restauration des autres facultés de l’homme. (…) Ce que nous avons devant nous, c’est la perspective d’une société de travailleurs sans travail, c’est-à-dire privés de la seule activité qui leur reste. On ne peut rien imaginer de pire.
Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne (1958)


NOTE
1 Il rend objectif.
2 C’est la « théorie du déversement » d’Alfred Sauvy.
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