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Maurice MERLEAU-PONTY, Le problème de la parole

lunedì 12 maggio 2014

La parole ne réalise pas seulement les possibilités inscrites dans la langue. Déjà chez Saussure, en dépit de définitions restrictives, elle est loin d'être un simple effet, elle modifie et soutient la langue tout autant qu'elle est portée par elle. En prenant pour thème la parole, c'est en réalité dans un milieu nouveau que Saussure transportait l'étude du langage, c'est une révision de nos catégories qu'il commençait. Il mettait en cause la distinction massive du signe et de la signification qui paraît s'imposer à ne considérer que la langue instituée, mais qui se brouille dans la parole. Ici le son et le sens ne sont pas simplement associés. La fameuse définition du signe comme « diacritique, oppositif et négatif » veut dire que la langue est présente au sujet parlant comme un système d'écarts entre signes et entre significations, que la [34] parole opère d'un seul geste la différenciation dans les deux ordres, et que finalement, à des significations qui ne sont pas closes et des signes qui n'existent que dans leur rapport, on ne peut appliquer la distinction de la res extensa et de la res cogitans.
Le cours cherchait à illustrer et à étendre cette notion saussurienne de la parole comme fonction positive et conquérante.
On l'a appliquée d'abord au problème de l'acquisition du langage chez l'enfant. Un saussurien comme Roman Jakobson était préparé à distinguer la simple présence de fait d'un son ou d'un phonème dans le babillage de l'enfant et la possession proprement linguistique du même élément comme moyen de signifier. La déflation soudaine des sons au moment où l'enfant va parler tient à ce que, pour être à sa disposition comme moyens de signifier, les sons doivent être par lui intégrés au système des oppositions phonématiques sur lequel la langue de l'entourage est construite, et les principes de ce système acquis en quelque manière. Mais R. Jakobson interprète ce fait dans les termes d'une psychologie contestable. Quand il s'agit de comprendre comment se fait l'appropriation du système phonématique par l'enfant, [35] et comment du même coup la mélodie du langage entendu, qui « attend la signification », s'en trouve soudain investie, R. Jakobson fait appel à l'attention et au jugement, se donne en d'autres termes des fonctions d'analyse et d'objectivation qui en réalité s'appuient sur le langage, et qui d'ailleurs rendent mal compte de l'aspect atypique des signes et des significations comme de leur indistinction chez l'enfant.
On a bien fait, récemment, de relier l'acquisition du langage à toutes les démarches par lesquelles l'enfant assume son entourage, et en particulier à ses relations avec les autres. Simplement ce recours au contexte affectif n'explique pas l'acquisition du langage. D'abord parce que les progrès de la décentration affective sont aussi énigmatiques qu'elle. Ensuite et surtout parce que le langage n'est pas le décalque ou la réplique de la situation affective : il y joue un rôle, il y introduit d'autres motifs, il en change le sens de l'intérieur, à la limite il est lui-même une forme d'existence ou du moins une diversion à l'existence. Même des sujets qui ne réussissent pas à trouver un équilibre affectif apprennent à manier les temps du verbe que l'on veut faire correspondre aux diverses dimensions [36] de leur vie. La relation avec autrui, l'intelligence et le langage ne peuvent être disposés dans une série linéaire et causale : ils sont à ce carrefour de remous où quelqu'un vit. La parole, disait Michelet, c'est la mère parlant. Or si la parole met l'enfant dans une relation plus profonde avec celle qui nomme toutes choses et dit l'être, elle transporte aussi cette relation dans un ordre plus général : la mère ouvre à l'enfant des circuits qui s'écartent d'abord de l'immédiat maternel, et par lesquels il ne le retrouvera pas toujours. Les « explications par l'affectivité » ne réduisent pas l'énigme de l'homme ni celle de la parole : elles ne doivent être qu'une occasion d'apercevoir ce que Freud appelait le « sur-investissement » de la parole, au-delà du « langage du corps », et de décrire à un autre niveau le va-et-vient entre l'immédiat et l'universel, la perspective et l'horizon. Le cas d'Helen Keller montre à la fois quelle détente et quelle médiation la parole apporte à la colère et à l'angoisse de l'enfant, - et qu'elle peut être un masque, une réalisation en « comme si », tout autant qu'une véritable expression, comme il arrive peut-être chez ce sujet qui ne la possède pas pleinement. En tout cas, ces diverses modalités de la parole, qui sont autant de manières de nous [37] rapporter à l'universel, la rattachent à l'opération d'exister.
Nous avons cherché dans certaines désintégrations pathologiques une autre attestation de la fonction centrale de la parole, en nous appuyant sur le livre de Kurt Goldstein (Language and language disturbances, 1948). Les précédents travaux de l'auteur distinguaient un langage automatique (un « savoir verbal extérieur ») et un langage au sens plein (dénomination vraie) qu'il rapportait à l'« attitude catégorielle ». On pouvait donc se demander s'ils ne mettaient pas la signification dans le langage comme le pilote en son navire. Le livre de 1948, au contraire, relie les deux ordres ; il n'y a pas d'une part la signification et d'autre part les instruments (instrumentalities) du langage, les instruments ne restent utilisables à la longue que si l'attitude catégorielle est conservée et inversement la dégradation des instruments compromet la saisie de la signification. Il y a donc comme un esprit du langage et l'esprit est toujours lesté de langage. C'est que le langage est le système de différenciations dans lequel s'articule le rapport du sujet au monde. Les conceptions de la pathologie nerveuse comme dédifférenciation et la conception saussurienne du signe diacritique [38] se rejoignent et rejoignent les idées de Humboldt sur le langage comme « perspective sur le monde ». C'est encore Humboldt que Goldstein retrouve quand il analyse la « forme intérieure du langage » (innere Sprachform), c'est-à-dire ce qui, selon lui, mobilise les instruments du langage soit dans la perception de la chaîne verbale soit dans l'élocution. L'esprit reste dépendant de cet organisme de langage qu'il a créé, auquel il continue d'insuffler la vie, et qui pourtant lui donne une impulsion comme s'il était doué d'une vie propre. L'attitude catégorielle n'est pas l'acte de l'esprit pur, elle suppose un fonctionnement agile de la « forme intérieure du langage ». D'abord comprise en termes kantiens, elle est maintenant liée au langage articulé : c'est parce que le langage articulé est capable de manier des symboles vides qu'il peut non seulement, comme le cri ou le geste, apporter un surcroit de sens à une situation donnée, mais évoquer lui-même son propre contexte, induire la situation mentale dont il procède, et, au sens plein du mot, exprimer. « On peut dire que le degré de l'attitude catégorielle est fonction du degré d'évolution du langage vers des formes éminemment conventionnelles dont nous avons dit que le maximum d'indétermination [39] des symboles y assure le maximum de détermination de l'objet » (A. Ombredane, L'Aphasie et l'élaboration de la pensée explicite, p. 370-371). Quoique les auteurs ne le nomment pas, on reconnaît dans cet esprit immanent au langage le médiateur que Saussure appelait parole.
C'est encore à lui que l'écrivain a professionnellement affaire. L'acte d'écrire, disait Proust, est en un sens à l'opposé de la parole, de la vie, puisqu'elle nous ouvre aux autres tels qu'ils sont, en nous fermant à nous-mêmes. La parole de l'écrivain, au contraire, crée elle-même un « allocutaire » qui soit capable de la comprendre, et lui impose comme évident un univers privé. Mais elle ne fait alors que recommencer le travail originel du langage, avec la résolution de conquérir et de mettre en circulation, non seulement les aspects statistiques et communs du monde, mais jusqu'à la manière dont il touche un individu et s'introduit dans son expérience. Il ne faut donc pas qu'elle se contente des significations déjà acquises et qui ont cours. Comme le peintre et le musicien font servir des objets, des couleurs, des sons, à manifester les rapports des éléments du monde dans l'unité d'une vie - par exemple les correspondances métaphoriques d'un paysage [40] marin - l'écrivain, prenant le langage de tous, le fait servir à rendre la participation prélogique des paysages, des demeures, des lieux, des gestes, des hommes entre eux et avec nous. Les idées littéraires, comme celles de la musique et de la peinture, ne sont pas des « idées de l'intelligence » : elles ne se détachent jamais tout à fait des spectacles, elles transparaissent, irrécusables comme des personnes, mais non définissables. Ce qu'on a appelé le platonisme de Proust est un essai d'expression intégrale du monde perçu ou vécu. Pour cette raison même, le travail de l'écrivain reste travail de langage, plutôt que de « pensée » : il s'agit de produire un système de signes qui restitue par son agencement interne le paysage d'une expérience, il faut que les reliefs, les lignes de force de ce paysage induisent une syntaxe profonde, un mode de composition et de récit, qui défont et refont le monde et le langage usuels. Cette parole neuve se forme dans l'écrivain à son insu, pendant des années de vie apparemment oisive, où il se désole de manquer d'idées et de « sujets » littéraires - jusqu'au jour où, cédant au poids de cette façon de parler, qui peu à peu s'est établie en lui, il entreprenne de dire comment il est devenu écrivain, et construise [41] une œuvre en racontant la naissance de cette œuvre. Ainsi la parole littéraire dit le monde en tant qu'il a été donné à vivre à quelqu'un, mais en même temps le transforme en elle-même et se pose comme son propre but. Proust avait raison de souligner ainsi que parler ou écrire peut devenir une manière de vivre. Il aurait eu tort de penser (il n'a pas pensé) que, pas plus qu'aucune autre, celle-là put tout contenir et se suffire. En tout cas personne n'a mieux exprimé le cercle vicieux, le prodige de la parole : parler ou écrire, c'est bien traduire une expérience, mais qui ne devient texte que par la parole qu'elle suscite. « Le livre intérieur de ces signes inconnus (de signes en relief, semblait-il, que mon attention, explorant mon inconscient, allait chercher, heurtait, contournait comme un plongeur qui sonde) pour sa lecture, personne ne pouvait m'aider d'aucune règle, cette lecture consistant en un acte de création où nul ne peut nous suppléer ni même collaborer avec nous » (Le Temps retrouvé, II, p. 23).
Ces descriptions de la parole dans ses formes inchoatives, régressives ou sublimées devraient nous permettre d'en étudier le rapport de principe avec la langue instituée, et d'éclairer la nature [42] de l'institution comme acte de naissance de toutes les paroles possibles. Ces questions feront dans la suite l'objet d'un autre cours.
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