News Updates :

Maurice MERLEAU-PONTY, Le monde sensible et le monde de l’expression

lunedì 12 maggio 2014

La pensée contemporaine admet volontiers que le monde sensible et laécart à l'égard du niveau d'espace, de temps, de mobilité et en général de signification où nous sommes établis, il n'est donné que comme une déformation, mais systématique, de notre univers d'expérience, sans que nous puissions encore en nommer le principe. Toute perception n'est perception de quelque chose qu'en étant aussi relative imperception d'un horizon ou d'un fond, qu'elle implique, mais ne thématise pas. La conscience perceptive est donc indirecte ou même inversée par rapport à un idéal d'adéquation qu'elle présume, mais qu'elle ne regarde pas en face. Si le monde perçu est ainsi compris comme un champ ouvert, il serait aussi absurde d'y réduire tout le reste que de lui superposer un « univers des idées » qui ne lui dût rien. Il y a bien renversement quand on passe, du monde sensible où nous sommes pris, à un monde de l'expression où nous cherchons à capter et rendre disponibles les significations, mais ce renversement et le « mouvement rétrograde » du vrai sont appelés par une anticipation perceptive. L'expression proprement [13] dite, telle que l'obtient le langage, reprend et amplifie une autre expression qui se dévoile à l' « archéologie » du monde perçu.
conscience sensible doivent être décrits dans ce qu'ils ont d'original, mais tout se passe comme si ces descriptions n'affectaient pas notre définition de l'être et de la subjectivité et, quand on en vient à examiner les formes supérieures de la connaissance et de l'évaluation, on continue presque toujours de définir le sujet par le pur pouvoir de conférer des significations et comme capacité de survol absolu. Toute tentative pour faire entrer en compte la finitude de la conscience sensible est récusée comme un retour au naturalisme ou même au panthéisme. Nous nous sommes proposé de montrer au contraire que le philosophe apprend à connaître, au contact de la perception, un rapport avec l'être qui rend nécessaire et qui rend possible une nouvelle analyse [12] de l'entendement. Car le sens d'une chose perçue, s'il la distingue de toutes les autres, n'est pas encore isolé de la constellation où elle apparaît, il ne se prononce que comme un certain
Nous avons étudié ce renversement et ce passage sur l'exemple du phénomène du mouvement. Il s'agissait de montrer que la plus simple perception de mouvement suppose un sujet spatialement situé, initié au monde, et qu'en retour le mouvement se charge de tout le sens épars dans le monde sensible et devient, dans les arts muets, moyen universel d'expression.
Le mouvement comme changement de lieu ou variation des rapports entre un « mobile » et ses repères est un schéma rétrospectif, une formulation finale de notre expérience charnelle du mouvement. Coupé de ses origines perceptives, il est, comme on l'a souvent montré après Zénon, irreprésentable et se détruit. Mais il ne suffit pas, pour le rendre intelligible, de revenir, comme le propose Bergson, au mouvement vécu de l'intérieur, c'est-à-dire à notre mouvement : il faut comprendre comment l'unité immédiate de notre geste se répand sur les apparences extérieures et y rend possible la transition, qui est irréelle au regard de la pensée objective. Les recherches de la Gestalttheorie ont à [14] notre sens le mérite de circonscrire ce problème : si deux points immobiles successivement projetés sur un écran sont vus comme deux traces d'un seul mouvement, dans lequel elles perdent même toute existence distincte, c'est qu'ici les influences externes viennent s'inscrire dans un système d'équivalences prêt à fonctionner et opèrent sur nous, à la façon des signes du langage, non pas en éveillant des significations qui leur correspondent point par point, mais comme jalons d'un seul processus en cours de déroulement, comme discriminants d'un sens qui, pour ainsi dire, les anime à distance. La perception est donc déjà expression, mais ce langage naturel n'isole pas, ne fait pas « sortir » l'exprimé qui reste adhérent à la « chaîne perceptive » autrement et plus qu'à la « chaîne verbale ». Quand la Gestalttheorie montre que la perception du mouvement dépend de moments figuraux très nombreux, et finalement de toute la structure du champ, elle désigne comme l'auteur de la perception une sorte de machine à penser qui est notre être incarné et habituel. Le mouvement effectif, le changement de lieu émane de l'organisation du champ et ne se comprend qu'à travers elle. Les travaux de Michotte montrent comment toutes les [15] transitions existent entre la perception du mouvement et les configurations, et comment par exemple les mouvements de « natation » et de « reptation » résultent de l'agencement même des phénomènes et de leur logique interne. La même suite d'images, selon la cadence de leur succession, donne au spectateur le sentiment d'un monde minéral et pétrifié, celui de la vie végétale ou enfin celui de l'animalité (Epstein). Le son d'un instrument à vent porte dans sa qualité la marque du souffle qui l'engendre et du rythme organique de ce souffle, comme le prouve l'impression d'étrangeté que l'on obtient en émettant à l'envers des sons normalement enregistrés. Bien loin d'être un simple « déplacement », le mouvement est inscrit dans la texture des figures ou des qualités, il est comme un révélateur de leur être. Il y a, comme on l'a dit, un espace et un mouvement « sensibles au cœur », prescrits par la dynamique interne du spectacle, et dont le changement de lieu est l'aboutissement ou l'enveloppe. C'est « sur l'objet » (J. Paliard) et finalement dans la présence totale du monde que se fait la synthèse perceptive, c'est dans, c'est par l' « implication » que la lumière naturelle de la perception s'ouvre un chemin.
[16]
On ne peut rendre justice à cette relation allusive avec l'être que si l'on entre dans l'analyse du sujet qui la soutient et si l'on retrace la naissance en elle de l'expression proprement dite. C'est à quoi nous aident les recherches contemporaines autour du schéma corporel. Elles font du corps le lieu d'une certaine praxis, le point à partir duquel il y a quelque chose à faire dans le monde, le registre où nous nous sommes inscrits et continuons de nous inscrire, et par là elles renouvellent notre idée de l'espace et du mouvement. Le corps est à chaque moment, disait déjà Head, le relevé global d'un trajet parcouru, il est aussi ce qui nous permet de nous installer par avance dans la position vers laquelle nous tendons (le phénomène de Kohnstamm montre que nous tenons pour acquise ou pour « normale » la position où l'effort moteur tend à amener notre bras). Ces normes constantes ou provisoires dévoilent une intimité pratique avec l'espace dont les rapports avec la connaissance ou gnosie de l'espace sont complexes. D'un côté la gnosie est fondée sur la praxis, puisque les notions élémentaires de point, surface, contour n'ont de sens en dernière analyse que pour un sujet affecté de localité et situé lui-même dans l'espace dont il développe [17] le spectacle d'un certain point de vue. Il y a une connaissance toute proche de la praxis, et qui est endommagée avec elle, comme le montre le déficit de la reconnaissance des formes géométriques dans certaines apraxies (apraxie constructive). Mais, expression de l'espace pratique, l'espace de connaissance en est pourtant relativement indépendant, comme le montrent les cas pathologiques où de graves perturbations praxiques restent sans conséquence en ce qui concerne le maniement des symboles spatiaux. Cette relative autonomie des superstructures qui survivent aux conditions praxiques de leur formation - ou du moins peuvent, pendant un certain temps, en masquer la ruine - fait qu'on peut dire également que nous sommes conscients parce que nous sommes mobiles ou que nous sommes mobiles parce que nous sommes conscients. La conscience, au sens de connaissance, et le mouvement, au sens de déplacement dans l'espace objectif, sont deux aspects abstraits d'une existence qui peut bien reporter plus loin ses limites, mais qui, en les abolissant, abolirait aussi ses pouvoirs. Or, à mesure qu'elles repèrent et reconnaissent comme un domaine original celui de la praxis, la psychologie et la psychopathologie sont mises [18] en mesure de comprendre les liens étroits de la motricité et de toutes les fonctions symboliques et sont en passe de renouveler notre conception de l'entendement. L'analyse du syndrome de Gerstmann (agnosie des doigts, indistinction de la droite et de la gauche, apraxie constructive, acalculie) fait apparaître la main comme un « foyer où le visuel, le linguistique, le spatial, le praxique et le constructif semblent converger » (Lange). Le corps est le porteur d'un nombre indéfini de systèmes symboliques dont le développement intrinsèque excède assurément la signification des gestes « naturels », mais qui s'effondrent si le corps cesse d'en ponctuer l'exercice et de les installer dans le monde et dans notre vie. Le sommeil dédifférencie nos fonctions praxiques, d'abord les plus subtiles, c'est-à-dire le système phonématique, et à la fin jusqu'aux plus élémentaires, au point que le sommeil profond sans rêves a pu être assimilé à un état d'apraxie. Inversement l'éveil et la conscience lucide nous rendent les systèmes diacritiques et oppositifs sans lesquels notre rapport au monde se désarticule et s'annule bientôt. Ces corrélations attestent la mutation ou la sublimation qui transforme, dans l'homme, la motricité [19] en gesticulation symbolique, l'expression implicite en expression manifeste.
La dernière partie du cours a esquissé, à titre de contre-épreuve, l'examen du mouvement comme moyen d'expression universel. Ce thème sera repris plus tard (en même temps que l'on abordera l'analyse de la gesticulation linguistique, qui a été réservée en entier pour une autre année). On s'est limité à des indications sur l'emploi du mouvement dans la peinture et dans l'art du cinéma. La peinture ne copie pas le mouvement dans l'instantané et elle ne nous en donne pas des signes : elle invente des emblèmes qui le rendent présent en substance, elle nous le donne comme une « métamorphose » (Rodin) d'une attitude dans une autre attitude, comme l'implication d'un avenir dans un présent. Or, si même le changement de lieu peut être ainsi figuré transmis et appréhendé par des symboles qui ne bougent pas, on s'explique que dans l'histoire de la peinture la catégorie du mouvement s'étende bien au-delà du simple déplacement local, et que, par exemple, la représentation picturale puisse être considérée, par opposition à la représentation linéaire, comme un progrès du mouvement dans la peinture. Finalement, on parle de mouvement [20] en peinture chaque fois que le monde est présenté indirectement, par des formes ouvertes, à travers certains aspects obliques ou partiels. De la plus simple perception de mouvement à l'expérience de la peinture, c'est toujours le même paradoxe d'une force lisible dans une forme, d'une trace ou d'une signature du temps dans l'espace. Le cinéma, inventé comme moyen de photographier les objets en mouvement ou comme représentation du mouvement, a découvert avec lui beaucoup plus que le changement de lieu : une manière nouvelle de symboliser les pensées, un mouvement de la représentation. Car le film, son découpage, son montage, ses changements de point de vue sollicitent et pour ainsi dire célèbrent notre ouverture au monde et à autrui, dont il fait perpétuellement varier le diaphragme ; il joue, non plus, comme à ses débuts, des mouvements objectifs, mais des changements de perspective qui définissent le passage d'un personnage à un autre ou le glissement d'un personnage vers l'événement. À cet égard précisément, il est loin d'avoir donné ou de donner tout ce qu'on peut en attendre.
En étudiant le symbolisme linguistique, en considérant non seulement un monde [21] expressif mais encore un monde parlant, nous nous mettrons en mesure de fixer définitivement le sens philosophique des analyses précédentes, c'est-à-dire le rapport de l'expression « naturelle » et de l'expression de culture. On pourra alors décider si la dialectique de l'expression signifie qu'un esprit est déjà présent dans la nature ou que la nature est immanente à notre esprit, ou plutôt chercher une troisième philosophie au-delà de ce dilemme.
Share this Article on :
Ads arab tek

© Copyright Universtudy 2010 -2011 | Design by Herdiansyah Hamzah | Published by Borneo Templates | Powered by Blogger.com.